Olivier Bleys – Extraits de “Pastel”

Extrait 1

L’enseignement de Maître Lucas ne consistait pas qu’en savants exposés. A quoi bon, en effet, connaître les procédés des couleurs, si l’on n’entendait rien à l’art de les marier, ni aux messages subtils qu’elles délivrent, fondues dans un velours ou rutilant sur une pane de soie ?

Le second chapitre des études de Simon s’ouvrit devant un vitrail de la cathédrale d’Albi. L’heure des vêpres avait sonné, et le puissant soleil des moissons donnait à plein dans les rouges et les jaunes de la composition de verre. De vibrants fuseaux de couleurs s’élançaient à travers la nef pour s’étendre, en majesté, au pied du maître autel. On eût dit une épée de lumière fendant le poitrail vide de l’église. Maître Lucas prit la main de Simon et le guida jusqu’aux couleurs, déposées sur les marches du chœur comme un parterre de fleurs.

Là, le teinturier retroussa une manche de l’enfant, prit son poignet et le porta très doucement jusqu’au fil d’un beau bleu qui coulait en bordure des rouges magnifiques. L’enfant, yeux écarquillés, regardait ses ongles se nuancer lentement à l’approche de la couleur. Le ton de rose fanée qu’ils avaient pris d’abord, s’habilla en chemin d’une pâleur violette, pour finir paré du bleu tendre et duveteux des myosotis. Simon ne put contenir un cri à l’instant où le bout de ses doigts plongea franchement dans la couleur.

Maître Lucas s’inclina vers l’enfant avec la gravité du professeur : 

« Qu’éprouves-tu ? Froid ou chaleur ? »

Simon regarda sa main, la peau cadavéreuse, les ongles aux reflets d’écailles : un membre sans vie dérivant dans la profondeur d’une eau claire.

« Le froid… répondit le garçon.

— C’est froid parce que c’est bleu. As-tu regardé les naufragés dont l’océan bleu couvre parfois les récifs, après la tempête ? Leur peau est pâle et hérissée, ils semblent avoir enduré le froid. Pareillement, c’est dans le ciel bleu que s’attroupent les nues pour faire la grêle.

— Pourtant le soleil s’y tient, qui est âme de feu !

— Oui, mais il s’y tient à la manière d’un soldat cerné par l’ennemi. Jamais le soleil ne s’épanche dans les champs glacés de l’azur, jamais sa substance ne se déverse sur nos têtes comme l’eau grise des nuages… Le soleil vit au ciel en exilé ! »

Simon sentit un frisson lui remonter l’échine. Sa main baignée de bleu s’engourdissait.

« Essaye le rouge, à présent… » demanda le teinturier.

L’enfant fit selon son vœu. Alors, autour de cette main encore frissonnante et glacée parut s’enrouler une écharpe de flamme.

« Le rouge, mon enfant. Sens-tu comme il brûle ? Son trait est pareil à la langue des dragons ! Le bleu porte une haleine froide qui soutient l’esprit, au lieu que le rouge porte une haleine chaude qui allume le corps. C’est pourquoi l’encre bleue sert aux écritures, et le vin rouge attise nos entrailles !

— Père, pourquoi sommes-nous teinturiers de rouge ?

Des rides malicieuses s’ouvrirent aux tempes du maître.

— Je le suis pour la raison que mon père l’était, et tu le seras parce que je le suis. D’ailleurs, sache-le, il n’est de couleur honnête que le rouge ! Ceux qui teignent bleu sont des traîtres et des imposteurs, dont la vilaine cuisine ne mérite pas le nom d’art !

L’enfant réfléchissait, ses mains jouant à la frontière des deux couleurs.

— Le bleu pourtant est fort aimable ! »

La grosse main du père se referma avec autorité sur celle du fils. Maître Lucas entraîna Simon loin de l’autel.

« C’est assez pour aujourd’hui… Nous reviendrons à l’heure où le soleil fait éclore la rose de pudeur sur le front de sainte Ursule. Traversé des derniers rayons du jour, ce vitrail régale les yeux de flammes délicieuses. Allons, hâte-toi ! »

L’enfant suivit le teinturier dont les chaussons glissaient sans bruit sur les dalles. Tout en marchant, il regardait derrière eux, vers l’autel nimbé de couleurs que leur passage avait agitées et qui tremblaient, musicales, sous l’archet de lumière. Le rouge en majesté accrochait l’œil, mais une impression plus riche, plus intime l’attachait au bleu… « Le bleu naît du ciel », songea Simon en levant la tête vers la voûte de la cathédrale, son azur clouté d’or. La voûte était haute, si haute et si étroite qu’elle semblait tirer à elle les fenêtres fléchées. Un essor prodigieux appelait les piles, les arcades et toute l’église vers le firmament étoilé. Simon serra plus fort la main de son père. « Le bleu naît du ciel », se répéta-t-il au bord du vertige.

Extrait 2

L’ombre du sous-bois avala bientôt le cavalier et sa monture. Des obstacles apparurent, qui étaient des racines et des pierres allumant l’étincelle sous l’armure des sabots. Simon avait freiné l’allure, ne touchant plus la bride que pour guider l’animal vers les couverts les plus secrets.

Enfin, quand il fut certain d’être bien perdu, quand autour de lui ne se formèrent plus qu’arbres sans nom et ruisseaux sans message, le compagnon descendit de cheval et poursuivit à pied.

La nuit était muette. Le fredonnement du fleuve n’avait pas pénétré jusqu’ici, au profond de la forêt. L’air à odeur de sève et d’eau croupie portait comme un vertige : marchant le bras tendu entre les troncs immenses, Simon croyait remonter la nef d’une cathédrale, encadré de hautes piles de pierre. Contre sa main, les arbres étaient des fronts butés, des cuirasses d’écorce et de vieille mousse.

A mesure qu’il avançait, toutefois, son pas se faisait plus ferme et sa marche plus dégagée. Simon découvrit une clairière à un jet de pierre. Une lumière d’un bleu fragile, vite absorbé par le buvard des feuilles, lui dessinait comme une auréole. Le compagnon s’approcha.

Une chapelle était là, forme de pierre tendre sous les étoiles. L’ombre ne laissait voir qu’un clocheton garni d’ardoise, une niche fleurie et une croix biaise, toute grignotée de rouille, peut-être déplantée d’une tombe. On n’avait pas fauché plus d’une coudée autour des murs qui portaient le pied vert. Les seules percées dans l’épaisse maçonnerie étaient un vitrail et la porte, simple vantail de bois sans ferrure, d’ailleurs ouverte à demeure par le fait d’une grosse langue de lierre. C’était ainsi qu’arrivait la lumière.

Simon retira son bonnet et passa le seuil, étroit pour ses épaules. Ses yeux imprégnés de nuit clignèrent longtemps avant d’apprivoiser la clarté du dedans. Il découvrit des chaises, un prie-Dieu de planches, un tabouret rustique qui peut-être avait servi à traire avant d’entrer ici. Sur les parois : des dessins au charbon, figuration sans talent d’un calvaire avec ses nombreux personnages drapés de sentences latines.

L’oratoire était voué à la Vierge. Une statue de madone aux mains jointes, d’un travail plus grossier qu’aucune des fresques de la voûte ou des murs, reposait sur deux clous de fer plantés au-dessus de l’autel. Ne trouvant d’autre aliment à sa curiosité, Simon s’approcha.

L’œuvre était en bois, un bois vicieux que la fraîcheur des nuits avait usé comme une poutre d’étable, faisant la Vierge grise et son manteau frangé de sciure. Sous le ciseau malhabile du sculpteur étaient venus des mains de grandeurs différentes, une robe aux plis contradictoires, mais surtout un masque qui n’eût pas déparé sur une scène de comédie, tant s’illustraient son nez fort et ses joues à rondeur de coloquinte.

Pourtant, cette statue propre à faire le piquet d’un champ de luzerne avait une grâce insolite, née de sa difformité même. Etait-ce la façon naïve des larmes de la Vierge, des clous de cuivre plantés dans le bois du visage ? Etait-ce le bleu du manteau, passé à grosse brosse, qui empiétait sur la robe blanche en coulures maladroites ? Simon s’étonna de n’en pouvoir bientôt détacher le regard.

Les couleurs surtout l’intriguaient. Il passa sa manche sur le bois noirci de fumée et approcha un lumignon trouvé près de l’autel.

« Par la Croix où Dieu s’étendit ! » 

Une grande chaleur était entrée dans sa poitrine. Simon serra de sa main libre la main de la chandelle, qui tremblait à faire danser la flamme.

« Sur ma foi ! » bissa le compagnon dont un sourire d’enfant arrondissait le visage.

Car devant lui, couvrant cette idole de pauvre facture, cette grimace de madone qui n’eût pas juré à l’inventaire d’un chiffonnier, resplendissait un bleu magnifique, un bleu comme jamais Simon n’en avait admiré…

L’émotion fut assez grande pour tenir le compagnon pâmé jusqu’aux dernières lueurs de la bougie. Un charme semblait tombé sur lui, attachant son regard au manteau bleu de la madone.

Extrait 3

La clairière apparut dans le soleil couchant. Un silence sacré flottait autour de la chapelle, nimbée de cuivre comme les saints des fresques byzantines. Personne en vue : le compagnon n’en fit pas moins l’inspection prudente des fourrés alentour avant de revenir à l’oratoire.

« Pentecôte ! » s’exclama Simon en pénétrant dans la chapelle.

La nef resplendissait de lumière. Un flot ardent s’épanchait à travers le vitrail, un déferlement d’or qui rendait leurs flammes aux cierges éteints, drapait de gloire le plâtre nu, couvrait d’enluminures les missels oubliés sur les blancs.

« Sur mon âme, Clément ! Quelle splendeur ! »

Le plus beau était l’illumination de la madone. Avec son visage serti de larmes étincelantes, elle figurait la reine des anges. Jamais le bleu de la statue, pourtant nuancé ici des rouges du couchant, n’avait paru si pur.

Au comble de l’émotion, Simon joignit les mains :

« Ah ! Sainte Vierge, comme je te vois belle et merveilleuse ! »

La couleur l’hypnotisait. Il ne résista pas à l’envie de toucher le manteau de la statue, qui rendit sous ses doigts une chaleur vive, presque animale. Son pouls s’anima. Derechef, il tendit la main vers la madone, mais ne rencontra cette fois qu’une surface de bois écaillé. Comment toucher le bleu ? Cette pâte suave, grasse et profonde, où semblait s’enfoncer le regard ? Dix fois, la main de Simon s’avança vers la statue ; dix fois, elle s’en détacha avec humeur. Comme il eût aimé, pourtant, empoigner ce bleu sans consistance, le faire rouler au fond de sa paume, couler entre ses doigts ! Et encore : le mâcher et connaître sa saveur !

Mais le bleu planait sur sa peau sans y laisser aucune impression. Au bout de sa langue, c’était une eau fade ; pour ses narines, une vapeur.

Simon ferma les yeux. Quand il les rouvrit après un moment, le bleu avait fui dans la traîne du soleil. Sur le manteau de la madone ne régnait plus qu’un gris d’ardoise.

— Olivier Beys, extraits lus par Arnaud Guy sur une proposition de Christelle Jaffelin, Extraits de bleu, le 8 septembre 2017, L’Espace d’en bas, Paris. Un programme de Collection Morel.