Alix Boillot – Bleu Dragon

Bleu Dragon


Au cinéma, de plus en plus de films sont tournés sur fond bleu. En post-production, un dragon sera incrusté à la place de la patate bleue. Le comédien doit faire semblant d’avoir affaire à la bête, un gros coussin bleu dans les mains. Le spectateur y verra un dragon. On dépense des fortunes en post-production, quand il suffirait de dire, au début de la scène : « Le bleu, c’est un dragon. »

1 / Il faut dénuder la ville, y laisser des surfaces, volumes, espaces bleus : au visiteur le privilège d’y incruster ce qu’il veut. Afin d’entrainer l’imaginaire des foules, il faudra, les premiers temps, l’orienter un peu. Un titre au-dessus du carré bleu : « Ici, une forêt vosgienne dans la brume, un matin de février. » Si l’homme affairé n’y verra qu’une affiche bleue, une perte d’espace rentable, un autre nagera dans son abstraction.

2 / • Retirer l’image dans la télévision. •Ne jamais montrer d’image de ses vacances, ou de la visite d’une exposition. •Laisser, dans le métro, les grandes affiches bleues recouvrir les publicités. •Ne pas incruster d’image dans le bleu des tournages. •Ne pas mettre d’image dans les lunettes de réalité virtuelle. •Ne pas illustrer les livres d’Histoire. •Ne pas plonger sous la surface de la mer : conserver les fantasmes des profondeurs. •Ne pas montrer d’image de la Lune.

3 / Un rectangle bleu doit remplacer toute illustration déjà présente au monde. La narration suffit à notre cerveau pour qu’il compose une image ; il n’a pas besoin qu’elle lui soit imposée.

4 / Cependant le bannissement absolu des images restreindrait les projections des générations futures. Nous n’avons qu’à décider que les images peuvent rester au monde, à condition qu’elles soient débarrassées d’un titre, d’une légende, d’une narration. Jamais de cohabitation : l’image ou la narration.

5 / Lorsqu’on aura mis fin au culte de l’illustration, l’atrophie de l’imaginaire disparaitra lentement, génération après génération. Une répression aura lieu si des images circulent sans être déclarées.

6 / Il faut donner du volume au bleu. La forme patatoïde offre des indices à l’œil et invite à la projection. La paréidolie permet au mortel de voir en un nuage un souvenir, un ami, une vieille âme.

7 / Si quelques amis, si un public entier renchérit sur une réalité parallèle, celle-ci devient, dès lors qu’elle est habitée à plusieurs, une réalité objective. Nourrie par chaque individu, elle prend corps peu à peu, elle se matérialise, en marge de la grande et commune réalité. Le bleu, c’est un matériau à modeler.

8 / Il faut arrêter le film avant la fin, quitter la salle au bout d’une heure trente, fermer le livre avant de l’avoir terminé. Le bleu, c’est la fin de l’histoire.

— Alix Boillot, texte inédit pour Extraits de bleu, lu par Olivia Csiky-Trnka le 8 septembre 2017, L’Espace d’en bas, Paris. Un programme de Collection Morel.